LES SINGES ROUGES de Philippe Annocque

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« Il recopie les mots de sa mère. Il aurait des scrupules à les changer. Il sait que le cliché n'en est pas un. Ça, il faut qu'il le précise parce qu'un lecteur pourrait le croire : le cliché n'en est pas un. Pas du tout. »

Les mots de sa mère ont façonnée des images, tels des clichés rangés dans le désordre dans la tête du narrateur/auteur. Ces clichés transmis à l'oral ont forcément des aberrations chromatiques mais en font-elles des clichés pour autant ? Il précise que non. Alors, il étale les clichés qui ne sont pas des clichés sur le papier et il les partage avec le lecteur. Il les partage peut-être pour ne pas oublier parce que les mots de sa mère pourraient s'éteindre dans le temps et l'espace. Ou peut-être qu'il les partage pour comprendre d'où il vient, parce qu'il vient de loin, parce que dans les mots de sa mère il a aimé les couleurs du carnaval à Cayenne, et que, comme elle, il a entendu les singes rouges hurler au creux de la forêt guyanaise. Parce qu'elle a poussé, sa mère, enfant, près de fleuves boueux dont les noms sonnent comme dans les contes amérindiens. L'Approuague, le Maroni, c'est joli à dire. Il suit les mots de sa mère quand, vers sept ans, elle quitte le continent vers La Martinique, d'autres couleurs encore. Peut-être veut-il comprendre sa part de créolité, comprendre à partir de quelle nuance la couleur de la peau indique le degré d'exotisme. Peut-être l'auteur a-t-il voulu traduire une enfance dans laquelle l'enfant n'a pas le choix de donner son avis et qu'elle, elle l'exprimait à sa façon, ne voulant pas rentrer dans l'interstice qu'on lui destinait. L'auteur regarde les clichés pris avec son écoute d'enfant de l'enfant et l'autofocus a figé des anecdotes qu'il a hésité à partager mais a partagé quand même parce que « ce qui n'a apparemment pas de sens maintenant en aura peut-être plus tard ». Il sait bien que le cadrage n'est pas celui qui importe mais c'est celui offert par sa mère. Il sait bien aussi qu'il n'a pas classé tous ces clichés (qui ne sont pas des clichés, il le précise) dans un ordre strictement chronologique mais, après tout, sa mère lui a-t-elle confié ses souvenirs comme on regarde un album photo ?
Et de clichés en contre-plongée, parce qu'un enfant, c'est pas bien grand, en clichés moins filtrés avec le temps, elle traverse l'océan vers la métropole française, la fin de l'enfance, le début d'un autre album.
Ce livre n'est pas long, parce que même si on avait voulu des clichés de pose longue sur la place des Palmistes à Cayenne, on sait très bien que l'enfance, c'est court. Ce livre n'est pas long mais il est comme un bonbon, tantôt sucré, tantôt acidulé, et c'est délicieux bien sûr, et on peut revenir comme on veut sur les clichés qu'on a aimé. Pas seulement les jolis photos d'une enfance heureuse, mais aussi sur celles de tragédies qui expliquent chaque famille, qui expliquent la personne qu'on est aujourd'hui. Nous sommes ce que nos parents ont été. Ce que nos grands-parents ont laissé. Et pour écrire ces quelques mots sur ce livre que j'ai décidément beaucoup aimé, j'ai regardé à nouveau quelques-uns de ces clichés pris au hasard d'une non-chronologie.
Philippe Annocque continue de m'offrir de singulières lectures, et je l'en remercie.

Quidam éditeur (2020)
167 pages

 

L'AUTEUR
Philippe Annocque enseigne le français dans un collège dans les alentours de Rambouillet. Agrégé de lettres modernes, il entre en littérature en 2001 avec Une affaire de regard (qui deviendra Rien qu'une affaire de regard en réédition en 2014). Parmi ses derniers romans publiés, nous trouvons Pas Liev (Quidam éditeur, 2015), Elise et Lise (Quidam éditeur, 2017), Seule la nuit tombe dans ses bras (Quidam éditeur, 2018).

 

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