LA FIÈVRE de Sébastien Spitzer

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On dit que son passé est enfoui comme des ruines dans le sable, qu'il est mouvant en elle et qu'elle passe sa vie à le tasser de son mieux. Il n'y a rien de plus instable que les ruines d'une vie.

Memphis, juillet 1878.
Un navire qui arrive de la Nouvelle-Orléans accoste, il porte en lui la fièvre qui va enflammer la ville. Le père d'Emmy était à bord. Emmy ne l'a pas connu, elle l'espère. Jusqu'à ce que l'on ramasse au milieu de la rue un homme nu, son ventre était gonflé. Un rictus étonnant lui fendait le visage. Les yeux écarquillés. Les mains crochetant le vide. L'expression d'un espoir. Son corps a émis d'étranges bruits quand on l'a mis à l'arrière d'une charrette. Comme des clapotements.

Memphis a connu plusieurs vagues de fièvre jaune, la population a fui laissant les maisons ouvertes derrière elle. Parmi ceux qui restent, il y a T. Brown, ancien esclave, qui va défendre la ville contre les pilleurs, il y a Keathing qui dirige le journal local et qui tait certaines accointances avec le Ku Klux Klan, et puis il y a la fabuleuse Anne Cook, tenancière du bordel le plus en vue de Memphis, la concrétisation d'une vie, des velours aux fenêtres, des miroirs dans les chambres, de la soie sur les divans, la lumière tamisée et le doux froufrou du frottement des tissus avant l'effeuillage. Anne Cook est fière de ce qu'elle a accompli, elle est fière de ses filles libres de partir quand elles le désirent, les filles les mieux payées de la ville.
Tous ces personnages sont les témoins d'une époque troublée politiquement. Il y a dans la ville quinze mille noirs qui essaient de vivre libres parmi des blancs réticents, ou haineux, on retrouvera des hommes noirs pendus aux arbres. Mais quand la fièvre emporte indifféremment noirs, blancs, putes, notables, soit l'Homme devient fou et dévoile son obscurité, soit s'installe une solidarité bienveillante. Et là est le point fort de ce livre : des personnages marquants et la volonté de vaincre l'épidémie quoiqu'il en coûte. La fièvre jaune dont on ne savait pas encore qu'elle était transmise par les moustiques fera cette année-là cinq mille morts.

Sébastien Spitzer nous embarque dans ses mots aisément. La plume chemine entre exotisme, histoire et drame humain. Il n'est pas difficile d'aller au bout du texte en une lecture continue, il suffit de se laisser entraîner par chaque personnage jusqu'à la dernière ligne. Une belle découverte de cette rentrée littéraire 2020.

Albin Michel (2020)
315 pages

 

L'AUTEUR
Sébastien Spitzer est traducteur et journaliste. Son premier roman Ces rêves qu’on piétine a reçu un formidable accueil critique et public. Il a été le lauréat de nombreux prix (prix Stanislas, Talents Cultura, Roblès). Avec Le Cœur battant du monde, il fut finaliste du Goncourt des Lycéens 2020.

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