MACHA OU LE IVe REICH de Jaroslav Melnik

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Nous vivons actuellement au IVe millénaire, au seuil du cinquième, et nous avons du mal à comprendre d'où nous venons, d'où vient notre civilisation. Le mot « nazisme » est pour nous aussi affreux que pour les oreilles de nos lointains ancêtres.

En 3896, le IVe Reich est à la tête d'un Etat planétaire.
Deux mille ans plus tôt, les nazis prennent le pouvoir commettant les pires horreurs sur l'être humain. Au fil des générations, s'imposera une race supérieure, et sera entretenue une race inférieure. Les siècles passant cette race inférieure perdra l'usage du langage et évoluera en une nouvelle race animale : les stors. Dès lors, le post-nazisme n'a plus rien d'inhumain, les stors, ces êtres en tout point identiques à l'homme extérieurement, deviennent des animaux domestiques assujettis dont la viande est comestible. L'Homme du IVe millénaire condamne violemment les actes nazis. Lui a la conscience tranquille, il n'est pas esclavagiste, il n'envoie pas les hommes en camp de concentration mais à l'abattoir, il n'est pas non plus anthropophage, il se nourrit de viande animale. Parce que les stors ne sont pas humains.

Dans cette société heureuse où les hommes ne travaillent plus, nous suivons Dima, un journaliste qui réfléchit trop, qui fuira avec Macha, la stor qui peut-être n'est pas si éloignée de la race humaine...

L'extraordinaire de cette dystopie écrite par Jaroslav Melnik, c'est la multitude de questions qu'elle soulève. Pour moi, il y a d'abord le pouvoir du langage et de l'auto-persuasion d'une société qui ne veut/peut plus réfléchir, on ne dit plus esclave mais animal domestique, et on pense à la novlangue de Orwell qui modèle la pensée. L'animal, lui, ne possède pas le langage, sans langage, pas de pensée, pas de pensée, pas d'humanité, le stor n'est donc pas humain.
Il y a cette question du cannibalisme consenti, ou plutôt nié, puisque les stors ne sont pas des hommes. L'auteur m'a expliqué que « les nazis ne voyaient en l'homme représentant la race inférieure, que le corps qu'ils utilisaient comme matériau à Auschwitz (ils en faisaient même du savon). Si nous développons la logique des nazis, n'est-il pas possible que dans des dizaines de générations, en 1500 ans, ils perdent l'idée que la race inférieure est composée d'êtres humains ? Et que si ce sont des animaux, ils peuvent être mangés ? Après tout, nous mangeons des animaux et notre conscience ne nous tourmente pas. C'est le même mécanisme. » Plus largement, l'auteur a toujours été intéressé par les limites de la liberté humaine, le rapport à la morale et se questionne sur ce qui arrive à l'homme quand il traverse la frontière de ces interdits, reste-t-il un homme ?

L'histoire de Macha et des stors, c'est aussi une interrogation sur la condition animale et les abattages de masse, sur la souffrance animale, la maltraitance, les expérimentations (y a-t-il en chaque être humain un peu du docteur Mengele ?). On est loin du chasseur-cueilleur.
Le personnage de Macha, c'est d'abord un corps. Elle vit nue, travaille nue, c'est un corps brut comme à l'origine des temps. Un corps libre. Elle est le lien de l'Homme avec la nature. Elle est la source de la vie, celle qui met au monde. En Lituanie et en Ukraine, où ce roman a eu un très grand succès (4 rééditions), les critiques ont comparé Dima et Macha à Adam et Eve, comme si en retrouvant leur jardin d'Eden dans les montagnes, ils se réappropriaient la véritable humanité.

Macha ou le IVe Reich est un livre perturbant, et l'esprit humain a besoin d'être perturbé pour continuer à penser. J'avais découvert Jaroslav Melnik avec une autre dystopie, Espace Lointain, qui traite l'aveuglement d'une société au sens propre du terme pour qu'on en comprenne le sens figuré. Originale et brillante. Ici, l'auteur confirme son génie de conteur d'univers totalitaristes pour le bonheur de l'Homme dans des approches toujours novatrices. Il est bon de découvrir des successeurs de talent à Orwell, Huxley ou Zamiatine, pour n'en citer que trois.
Je souhaite à Macha ou le IVe Reich autant de succès en France que dans le pays d'origine de l'auteur, et je réclame vivement d'autres traductions de cette œuvre singulière et passionnante.

Actes Sud (2020)
Traduit du russe par Michèle Kahn
283 pages

 

L'AUTEUR
Enfant du goulag, Jaroslav Melnik est né en 1959 en Ukraine. Il est l'auteur de nombreux romans et nouvelles mêlant science-fiction et conte philosophique, dont Espace lointain qui a reçu le prix BBC du livre de l'année en 2013 et le prix Libr'à Nous en 2018.

 

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