LE CAS SNEIJDER de Jean-Paul Dubois

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Vivre ensemble. C'était déjà impossible de coexister avec sa propre famille. La vie était un sport individuel. On pouvait mourir ensemble dans un ascenseur. Pas y vivre. Supporter l'autre était toujours un supplice intime. Surveiller son territoire. Recalculer sans cesse. Pour le reste, les chiens chiaient. Et voilà tout.

Paul Sneijder n'est pas mort lors de cet accident d'ascenseur plus qu'improbable. Sa fille si.
Quand il sort enfin du coma, son angle de vue sur sa vie est modifié. Paul Sneijder rejette le lâche qu'il a été en concédant à sa femme Anna de ne jamais recevoir sa fille d'une première union à leur domicile, sa fille à présent dans une urne. Paul Sneijder imagine sa femme morte, il vomit ses fils jumeaux, produits d'une société du paraître et de la consommation. Il s'éloigne d'une vie de raté passif, il veut comprendre pourquoi lui n'est pas mort lors de cet accident d'ascenseur plus qu'improbable. Il devient promeneur pour chiens, et étudie tout ce qu'il trouve sur l'univers des ascenseurs.

Dorénavant, chaque fois que je monterai dans un ascenseur, je penserai à Paul Sneijder, je serai dans la verticalité toute-puissante des villes qui amassent les êtres humains sur des surfaces de plus en plus petites.
Dans cet agrégat urbain, au tréfonds de tout, ce sont les ascenseurs qui habitent nos villes, dirigent la manœuvre, leurs câbles qui tirent les ficelles.

Je vois dans les critiques que ce livre est qualifié de « désespéré et drôle », « très sombre mais aussi très drôle ». Je ne l'ai à aucun moment trouvé drôle. Désespéré oui, sombre, oui, mais surtout cynique et effleurant la folie. Dans sa chute, Paul Sneijder a été éjecté de sa vie formatée, comme réveillé dans un monde qu'il ne saisit plus. Et alors que nous le suivons dans ses questionnements, que nous cherchons à sortir de l'engluement d'une société pervertie par l'argent et les conventions, nous finissons le roman ne sachant plus qui de la société ou de Paul Sneijder est le plus fou. C'est un roman noir et déstabilisant, aliénant si l'on suit au plus près les réflexions du narrateur. Il m'a renvoyé à d'autres lectures marquantes de ce point de vue : Le pigeon de Patrick Süskind ou comment une peur irrationnelle renvoie au sens de la vie ; La moustache d'Emmanuel Carrère quand personne ne remarque que vous vous êtes rasé la moustache et pire encore, que l'on nie que vous ayez un jour porté la moustache. Du doute jusqu'à la névrose.

Ajoutons au cas Sneijder la virtuosité des mots de Jean-Paul Dubois dont le style détaché, voire léger parfois, reste travaillé et pointu : vous saurez tout sur les ascenseurs.
Un roman à lire.

Les éditions de l'Olivier (2011)
228 pages

 

L'AUTEUR
Journaliste, puis grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur, il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002).
Écrivain, Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans, Je pense à autre chose, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi, etc. Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996) et le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une Vie française. Prix Goncourt 2019 pour Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon.
 

 

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