LA MORT EST MON MÉTIER de Robert Merle

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Je passai la semaine qui suivit dans une angoisse terrifiante : le rendement de Treblinka était de 500 unités par 24 heures, celui d’Auschwitz devait être, selon le programme, de 3000 unités ; dans quatre semaines à peine, je devais remettre au Reichsführer un plan d’ensemble sur la question, et je n’avais pas une idée.

La biographie de Rudolf Hoess a inspiré ce roman à Robert Merle. Ici nommé Rudolf Lang, il est l'ingénieux officier qui a réussi la mission presque impossible d'éliminer 500 000 unités par mois. Un challenge de taille pour cet homme fidèle à sa hiérarchie et à sa patrie. Lang n'est pas chef d'une entreprise de recyclage, les unités qu'il supprime ne sont pas des bouteilles en verre ou des boîtes en plastique. Il élimine des juifs, son entreprise, c'est Auschwitz, son métier, c'est la mort.

Le roman commence alors que l'enfant Rudolf a douze ans. L'enfance peut-elle expliquer que l'on devienne un homme déshumanisé, incapable d'empathie, juste guidé par les ordres donnés, être un homme s'appuyant complètement sur un autre dont la doctrine importe peu dès lors que cet autre estime qu'elle est la bonne ? L'enfant Rudolf grandit sous l'autorité d'un père dur, très croyant et souhaitant expier ses péchés en ordonnant son fils prêtre. L'enfant Rudolf priant chaque jour, se rendant à la messe, allant dans une école tenue par l'église tournera le dos à la religion alors qu'une première fois, il se sent trahi. Par un prêtre. Quand son père meurt à la veille de la première guerre mondiale, l'enfant Rudolf s'engage dans l'armée. Il a seize ans. Et de ce moment, sa raison d'être sera de satisfaire aux ordres (d'un père ?). Quoiqu'il en coûte.

Quand Himmler lui demande un plus fort rendement à Auschwitz, Rudolf Lang, tel un véritable ingénieur, mettra tout en œuvre pour répondre à cet ordre de mission. Il n'a pas le choix ayant été choisi pour ses rares qualités de conscience.

Il est le narrateur, nous menons le projet à ses côtés avec la froideur et la distance que l'auteur installe au fil du livre. Rudolf est marié, père de quatre enfants, il part au travail le matin, et rentre prendre le repas en famille le soir. Papa dort parfois dans son bureau car il a beaucoup de travail et qu'il est fatigué. Rudolf pourrait être n'importe quel père de famille à hautes responsabilités. Sauf qu'il ne va pas à l'usine monter des voitures, il calcule comment économiser du gaz, comment tuer plus rapidement, comment étouffer le bruit des cris, comment faire entrer les juifs dans les chambres à gaz sans les affoler, laissant les enfants avec leur maman, c'est rassurant, mais surtout comment se débarrasser de tous ces corps. Et Rudolf est bon dans son boulot.
Froid dans le dos. C'est la sensation que nous laisse Robert Merle à la fin de son récit à la fois polémique et tellement apathique. Nous demandant encore comment.

Un très grand roman.

Gallimard (1952)
Folio (2018)
413 pages

 

L'AUTEUR
Mobilisé en 1939, Robert Merle est agent de liaison avec les forces britanniques. Il est fait prisonnier à Dunkerque et reste en captivité jusqu'en 1943. En 1944, il devient Maître de conférence d'anglais à l'université de Rennes puis Professeur en 1949. Il sera successivement en poste à Toulouse, Caen, Rouen, Alger et enfin Nanterre où il se trouve en mai 1968. Cette dernière expérience a inspiré son roman Derrière la vitre.
Il publia entre autres Un Week end à Zuydcoote (prix Goncourt), L'île, Malevil et la série Fortune de France.

 

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