Joyeux j'ai vingt ans

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C'est en parcourant ma bibliothèque au rangement sui generis que je retrouve ce recueil de nouvelles écrit en 2016 : "Quand le 20 est tiré".
"Joyeux j'ai vingt ans" est donc une nouvelle écrite à l'occasion des vingt ans du salon du livre PolarLens. La première phrase a été proposée par Barbara Abel, la dernière par Michèle Barrière, entre les deux, votre serviteur.

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Joyeux j’ai vingt ans

Mélanie aurait tué père et mère pour quelques gouttes d’eau. Enfin, surtout son père, ce bâtard qui passait ses soirées à lui cogner le visage pour évacuer ses tensions qu’il disait. Sûr qu’après avoir passé la journée à faire des courbettes à Mr Brignon, fallait qu’il décompresse le pauvre homme. Mais putain qu’elle a soif assise dans cette cellule. Pourtant, pour boire, elle avait bu ! Toute une nuit à se prendre au whisky. On n’a pas tous les jours vingt ans ! Et ils étaient tous là pour ce passage important.
Philippe, son pote de toujours, son frère, s’était chargé des boissons. Elle pouvait compter sur lui. La panoplie complète : rhum, téquila, vodka, gin et bien sûr du whisky pour Mélanie, il la connaissait bien. Nombre de soirées où tous les deux s’étaient écrasés à même le sol incapables de bouger un membre, cadavres de bouteilles jonchant le sol de leur chambre d’étudiant. Philippe, il l’aime sa Mélanie. Il l’aime vraiment. Il l’aime de cet amour que l’on découvre au début de l’adolescence, que l’on observe d’un peu loin dans les premiers temps, un peu perdu ne sachant qu’en faire, que l’on apprivoise, que l’on laisse grandir et qui finit par t’étouffer. Oui, il aime Mélanie de cet amour-là. Non, il ne lui a jamais avoué. A quoi bon ? Mélanie aime de façon différente. Mélanie aime ponctuellement, elle vit ses amours comme une fulgurance. Elle séduit, c’est une chasseuse terrible, elle harponne, elle baise férocement, et c’est à ce moment qu’elle aime vraiment, puis elle abandonne pour passer à un autre amour. Alors Philippe continue d’étouffer. En silence.
Vingt ans. Jeunesse. L’âge du possible.
Julien avait géré la musique, c’est son domaine. Il a du matos, il passe souvent ses week end à animer des soirées histoire d’arrondir les fins de mois. C’est un brave gars Julien. Mélanie l’a rencontré sur les bancs de la fac. Puis l’a harponné. Puis baisé. Puis abandonné. Il l’a eu mauvaise le Julien, il ne lui a pas parlé plusieurs jours durant. Mais difficile de s’éviter quand on a des cours en communs. Et puis, Mélanie a ce sourire qui fait défaillir tous ceux qui l’approchent. Alors Julien l’a d’abord salué un matin, de loin. Elle, sourire écarlate d’une bouche charnue rougie de gloss pulpant. Julien lui a demandé comment elle allait un autre matin. Moue boudeuse et deux grands yeux bleus aux cils si longs. Julien a fini par s’assoir à sa table au resto universitaire. Pardonnée. Et leur amitié dure depuis ce temps. Six mois.
Vingt ans. On la trouvait jolie, voilà qu’elle est belle.
Stéphane ne s’était occupé de rien. Comme d’habitude. Il avait emmené son gros cul qu’il avait posé sur un gros pouf et il avait siphonné la téquila. Mélanie n’a jamais compris pourquoi Philippe le traine partout. Elle n’aime pas beaucoup Stéphane, elle n’aime pas la façon qu’il a de lui reluquer les seins.
Vingt ans. Pour tout bagage, on a sa gueule.
Et puis, il y avait Sophie. L’amie d’enfance. Celle qui est toujours là. Un cours raté, Sophie compense. Un devoir de math non fait, Sophie se dévoue. Une trempe plus rêche du père un vendredi soir (le vendredi soir, il y a toujours surdose de Mr Brignon), Sophie console. Sophie, c’est le négatif de Mélanie. Etudiante modèle, elle excelle dans tout ce qu’elle entreprend, elle ne boit pas, ne fume pas et ne baise pas non plus. Parce qu’il faut dire qu’elle n’a pas le physique accessible comme qui dirait, des yeux trop proches l’un de l’autre, les lèvres aussi émincées que le nez est épaté et une silhouette semblable à celle d’un menhir. Et cette nuit, Sophie était là aussi, dans cet appartement sous les toits.
Vingt ans. La vie devant soi.

Regarde ce flic à rouflaquettes, que ça fait trente ans que personnes n’a osé les tenter, ça fait trois fois qu’il passe devant la cellule où Mélanie se déshydrate et pas un seul regard tendu. Elle éructe un « j’ai soif » caverneux qui peine à sortir d’une gorge trop sollicitée ces dernières heures. Qu’est-ce qu’elle a pu hurler ! Et personne ne l’écoutait plus. Personne ne pouvait plus entendre. C’était trop tard déjà.

La soirée avait pourtant bien commencé. Sophie avait bien voulu qu’on squatte son appartement sous les toits, c’est elle qui a le plus grand, les autres louent des chambres. Julien peaufinait son installation. C’est un maniaque, si tu touches ses vinyles, il t’éclate. Suffit de le savoir. Philippe et Stéphane étaient affalés sur le canapé à boire leur premier verre. Ils faisaient de grands gestes preuve qu’ils avaient encore l’énergie au débat et un taux d’alcoolémie très acceptable. Sophie faisait le service, mettait les olives aux anchois dans un ramequin, tartinait quelques toasts. Elle dit toujours que pour tenir sur une soirée, il faut manger pour éponger et boire de l’eau pour diluer. Une sage cette Sophie. Mélanie avait pris son temps pour arriver, elle se faisait désirer, elle aime ça qu’on la désire, qu’on l’envie. Elle était apparue moulée dans une robe noire trop courte, trop moulante, trop décolletée, trop tout. Ses jambes interminables étaient gainées de résilles, et de hauts escarpins vernis noirs achevaient le tableau. Et ses lèvres ourlées de rouges qui appelaient aux baisers…
Vingt ans. Les jambes de vingt ans sont faites pour aller au bout du monde.
Tu me sers un whisky Philippe ? Et Philippe lui sert son whisky. Tu me passes les toasts Sophie ? Et Sophie lui passe les toasts ? Tu peux mettre « Kiss » Julien ? Et Julien fait. Tout se passait bien. Mélanie dansait au milieu de la pièce. Buvait son whisky. Buvait un autre whisky. Puis un autre. Langueur. La soirée s’étirait. Mélanie était au milieu, au centre, au-devant, partout. Stéphane continuait de siffler la téquila. Philippe écrasait son regard d’amoureux éperdu sur les formes affolantes de sa Mélanie. Julien se concentrait sur ses platines. Sophie débarrassait les noyaux d’olives abandonnés sur son parquet.
Mélanie est une amoureuse. Elle aime la vie, elle aime le sexe, elle aime les hommes qui l’aiment. Hier soir, elle fêtait ses vingt ans. Elle a vingt ans. Elle est la reine. Elle domine le monde.
Mélanie, de son index, tournait les glaçons de son sixième whisky quand elle s’approcha de Julien. Un bon coup ce Julien. Il l’avait satisfaite, un peu brutal, juste assez pour son plaisir. Oui, elle se souvenait. Et elle avait bu une gorgée de son whisky tout en lui glissant l’index entre les lèvres. Il avait été surpris. Ils avaient été surpris.
Vingt ans. Il faut boire jusqu’à l’ivresse sa jeunesse.

« S’il te plait monsieur l’agent, je peux avoir un verre d’eau ? »
Depuis combien de temps elle est assise dans cette cellule ? Elle a froid dans cette robe trop courte. Les effets de l’alcool reculent. La tête lui fait mal. Son cou est douloureux aussi. Les idées s’éclaircissent et non, elle ne veut pas encore y faire face.

Ne fais pas ça s’il te plait, avait supplié Philippe. Mélanie s’était retournée surprise. De quoi il se mêlait lui ? Ce soir, on fête tes vingt ans, là, tous ensembles. Ne gâche pas ça. Les vapeurs de whisky aidant, Mélanie s’était sentie offusquée. Mais qui donc osait empêcher la reine de s’amuser à sa guise ? Qui osait retirer son index de la bouche chaude et accueillante de Julien ? File de là ! Va donc en faire autant à la pauvre Sophie qui en crève de ne jamais écarter les jambes ! Sophie avait lâché le verre de jus de pomme qu’elle sirotait, la bouche encore entr’ouverte. Et ne me regarde pas avec ces yeux de morue ! Dis-le que tu n’aimerais pas la tâter la queue du beau Philippe ! Dis-le ! Et la gifle était partie. Fulgurante. Bruyante. D’une violence non contenue. Philippe avait mis dans cette gifle toute l’énergie accumulée par des années de frustration. Bien visé mon Philippe ! avait hurlé le gros Stéphane. Elle ne comprend que ça les gnons dans la gueule cette pute ! C’est pas son père qui me contredira ! Sophie pleurait en silence, les yeux toujours bloqués sur sa meilleure amie. Il est des moments de grand vide, comme une pause dans le temps. Sophie avait appuyé sur cette touche pause. Elle était livide, le sang n’irriguait plus son visage, sûrement sur pause lui aussi. Elle aime tellement Mélanie, elle lui a donné son temps, son épaule, son amitié, elle l’admire, l’envie aussi. Mélanie dans la lumière. Sophie dans l’ombre. Un classique. Une tragédie. Elle s’était approchée lentement de Mélanie encore au sol, la lèvre en sang, qui vociférait, crachant sa haine et son alcool. Et tout s’était accéléré.

Elle compte ses doigts pour occuper son esprit devenu trop clair. Elle tremble. Le froid ou la peur ? Les images lui éclatent les yeux à présent. Elle les revoit couverts de sang. Mélanie voudrait quitter cette cellule, elle voudrait voir sa mère, elle voudrait que Mr Brugnon n’existe pas. Elle ne veut plus avoir vingt ans. Et si on recommençait du début ? On dirait que Philippe l’aimerait encore. On dirait que Sophie ne serait plus triste. Sophie…

Julien avait voulu retenir Sophie mais elle avait déjà ses mains autour du cou de Mélanie. Et elle serrait si fort que sa mâchoire était vissée, ses yeux injectés de sang. Philippe tirait les jambes de la furie, Julien hurlait en lui frappant les bras pour qu’elle lâche prise. Stéphane somnolait, affalé sur le canapé, le sourire au coin des lèvres, spectateur morbide d’une scène irréelle. Mélanie étouffait. Ses poumons brûlaient. Incompréhension, peur. Sa main droite avait chopé la bouteille de Whisky. Une goulée d’air putain ! Elle avait brisé la bouteille contre la table de mixage et avait planté le tesson dans la jugulaire de Sophie. De l’air. Plein d’air. De l’air et du sang.

Vous allez pouvoir rentrer chez vous mademoiselle.
Philippe a expliqué au monsieur à rouflaquettes que Mélanie s’était défendue. Julien a confirmé. Stéphane a vomi.
Vingt ans. Mes amours sont mortes avant que d’exister.
La route va continuer pour Mélanie.
Bientôt, elle retrouverait la liberté de vivre et, peut-être, d’aimer.

 

Je remercie Berthe Sylva, Ambrose Bierce, Serge Reggiani, Léo Ferré, Emile Ajar, Christian Bobin, Charles Aznavour pour leur participation à cette nouvelle.

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