LA MOUSTACHE d'Emmanuel Carrère

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Que dirais-tu si je me rasais la moustache ?
Comme une bonne blague, cet homme qui porte la moustache depuis dix ans décide de s’en amputer pour voir la réaction de sa femme. Mais, c’est le flop : elle ne s’en aperçoit pas. Mais peut-être fait-elle semblant de ne pas s’en apercevoir ? Oui, mais ses collègues au bureau semblent également ne rien remarquer. Ils se sont donc tous donner le mot pour lui faire croire que cette moustache n’a jamais existé… pourtant, ça prend des proportions délirantes. Pourquoi ce canular ? Mais est-ce véritablement un canular ? Peut-être sa femme a-t-elle l’esprit fragilisé ? Ou bien, peut-être est-ce plus grave encore…

En y réfléchissant, dans l'eau qui refroidissait, il comprenait avec déplaisir ce qui l'avait le plus troublé dans la scène de la veille : pour la première fois, Agnès avait introduit un des numéros de son cirque mondain dans leur sphère protégée. Pire encore, afin de lui donner plus de poids, elle avait exploité pour faire ce numéro le registre de voix, d'intonations, d'attitudes, réservé au domaine tabou où cessait en principe toute comédie.
Violant une convention jamais formulée, elle l'avait traité comme un étranger, inversant les positions en sa défaveur avec toute la virtuosité acquise à force de pratiquer ce sport, et de façon presque haineuse : il se rappelait son visage chaviré d'angoisse, ses larmes.
Elle avait vraiment paru effrayée, elle l'avait vraiment, en toute conviction, accusé de la persécuter, de l'effrayer délibérément, sans raison. Sans raison, justement...Pourquoi avait-elle fait cela ? De quoi voulait-elle le punir ? Pas d'avoir rasé sa moustache, tout de même.

Mais quelle masturbation de l’esprit que ce livre ! Et nous, lecteurs, on suit les analyses de cet homme au plus près, on se colle à ses conjectures, on se questionne tout autant que lui et quand un semblant de solution réaliste pointe, quand un soupçon d’hypothèse plausible apparait, qui pourrait le soulager, qui pourrait nous soulager, il le réfute immédiatement.

Quelque chose, ce soir, s’était détraqué, qui l’obligeait à prouver l’évidence, et ses preuves n’étaient pas probantes, Agnès les avait faussées. Il se méfiait du téléphone à présent, pressentant sans pouvoir en imaginer les modalités une conspiration où il tenait sa place, un gigantesque canular pas drôle du tout.

Nous sombrons dans l’incompréhension, nous naviguons dans l’absurde le plus complet. Mais pourquoi personne ne remarque qu’il n’a plus cette fichue moustache ? Est-on passé dans un monde parallèle ? Avons-nous franchi un mur entre réel et fantastique ?

Mais c’est quoi ce livre aliénant ? Où allons arriver ?
Dérangeant, gênant, perturbant, troublant, déséquilibrant, ce livre est noir.

Et la fin ? à l’apothéose de la nausée montante au fil des pages.
J’ai refermé le livre le cœur au bord des lèvres, le front plissé, complètement abasourdie.
Bravo à Emmanuel Carrière pour son talent à nous rendre fou.

P.O.L.éditeur (1986)
183 pages


L'AUTEUR

Emmanuel Carrère est un écrivain, scénariste et réalisateur français.
Il est l'auteur de plusieurs scénarios, d'une biographie de Philip K. Dick et de nombreux romans dont La moustache, La classe de neige, et l'Adversaire. Son dernier roman, Limonov, paru en 2011, a reçu le prix Renaudot. Retour à Koltelnitch (2004) est son premier film en tant que réalisateur.
 

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