CRIS de Laurent Gaudé

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La force des mots, le choc de ces dialogues intérieurs, l’horreur de la première guerre zoomée au maximum dans les tranchées, un premier roman de Laurent Gaudé.
C’est au plus près des hommes que nous mène l’auteur, c’est dans leur tête que l’on assiste aux massacres, à la douleur, à la saleté, à la peur, à la folie… au rythme des tirs d’obus qui raisonnent encore dans ma tête. Tous ces cris…
Je ne sais que rajouter tant la force de ce livre est dans les mots de Gaudé…:

Je me demande bien quel visage a le monstre qui est là-haut qui se fait appeler Dieu, et combien de doigts il a à chaque main pour pouvoir compter autant de morts.

Je meurs. Qui se souvient de moi ? Il aurait peut-être mieux valu mourir tout de suite. Je sens maintenant que le gaz a chassé tout l'air de mes poumons, je sens la mort inodore que je respire. Je ferme les yeux. Et je vois. Je vois que je ne mourrai pas seul. Je vois le siècle et c'est un avorton arraché du ventre de sa mère au forceps. Il est baigné de sang. Ils l'ont roué de coups. Je vois l'homme qui n'a plus de dents, plus de visage. Je vois l'homme qui pense être allé au bout de l'horreur mais qui connaîtra bientôt de nouveaux coups. Je vois le gaz qui rampe dans les campagnes. Je vois le grand siècle du progrès qui pète des nuages moutarde, je vois ce grand corps gras éructer des bombes et éventrer la terre de ses doigts. Le raz de marée qui m'emporte n'était qu'une vaguelette. Je meurs maintenant et cela me fait sourire car il m'est donné de voir, dans ces dernières hallucinations convulsées, les millions de souffrances auxquelles j'échappe.

Laissez-moi le porter, mes frères. Je vais le ramener. Ouvrez-moi la voie. Ne me ralentissez pas. Nous n'avons pas le temps. Le sang nous est compté.

J’ai découvert Gaudé avec le puissant Ouragan, j’ai continué avec l’exceptionnel Sous le soleil des Scorta et j’ai atteint le plaisir littéraire absolu avec La porte des enfers.

Gaudé pour le ressentir, on n’en parle pas, on le lit.

Actes Sud (2001)
182 pages

 

L'AUTEUR

En 2001, il publie son premier roman : Cris.
Son roman Le soleil des Scorta, dont l'action se situe dans les Pouilles, remporte le prix Goncourt 2004 et couronne pour la première fois son éditeur Acte sud qui jusque là n'avait jamais remporté ce prestigieux prix. Le livre s'était déjà vendu à 80 000 exemplaires avant que le verdict du Goncourt ne soit rendu.
Paraitront ensuite Eldorado, en 2006; La Porte des Enfers, en 2008, Ouragan en 2010 et Pour seul cortège en 2012. La mort du roi Tsongor remporte le prix Lire dans le noir 2012.

 

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